2026 - Résister
Pourquoi le choix de ce thème ?
Pour nous, Européens, le tragique de l’histoire a fait retour avec l’invasion russe en Ukraine le 24 février 2022.
En 2025, pour nous aider à penser ce qui nous arrive, nous avons organisé deux conférences sur le thème "Guerre et Paix".
Nous sommes en 2026, et la résistance ukrainienne à la guerre d’agression russe reste impressionnante. Cette "opération militaire spéciale", comme l’a qualifié Vladimir Poutine, ne devait durer que quelques jours, en comptant le temps nécessaire au "défilé de la victoire" à Kiev, pour lequel les soldats russes avaient emporté avec eux
leur tenue de parade. Elle dure maintenant depuis 4 ans…
Résister s’impose aussi à nous, Européens, face non seulement à la menace que la Russie poutinienne fait peser sur l’Europe, mais aussi à d’autres menaces qui nous minent de l’intérieur, comme au premier chef celle de l’identitarisme.
Notre invitée : Anne-Marie Pelletier
Autrice de "Résister avec Vassili Grossman" (Cerf, 2025) et de "Vivre au risque de l’autre. La Bible contre l’identitarisme" (Desclée de Brouwer, 2025), professeur honoraire des Universités, théologienne et exégète, Anne-Marie Pelletier est particulièrement qualifiée pour nous aider à trouver des ressources pour résister à ce qui menace la paix et notre vivre-ensemble.

"Élargis l’espace de ta tente !"
Anne-Marie Pelletier a d’abord remarqué que "résister est un terme qui circule beaucoup aujourd’hui", et à juste titre car "un défi nous est lancé : celui de l’idolâtrie de l’identité qui conduit au rejet de l’autre."
Face à cette menace, elle propose de rechercher dans les Écritures des repères, avec des points d’appuis dans ses deux livres, en plaçant ce parcours sous l’injonction du livre d’Isaïe : "Élargis l’espace de ta tente" (Is 54,2)
Elle a rendu un hommage liminaire à Mariann Budde, évêque épiscopalienne de Washington DC, qui lors du service national du 21 janvier 2025, a osé dire la vérité au président nouvellement élu, Donald Trump, la veille de son investiture.
Mariann Budde l’a exhorté "au nom de notre Dieu" à faire preuve de "miséricorde " envers "les millions de personnes qui ont peur". "Il y a des enfants gays, lesbiennes, transgenres de familles démocrates, républicaines ou indépendantes, dont certains craignent pour leurs vies".
Et, alors que Donald Trump venait tout juste de déclarer l’état d’urgence le long de la frontière mexicaine, Mariann Budde a également exhorté le président à se montrer clément avec les immigrants dont, a-t-elle affirmé, "la grande majorité (…) ne sont pas des criminels".
Anne-Marie Pelletier a aussi recommandé la lecture du livre de l’historien Timothy Snyder, "De la tyrannie. Vingt leçons du XXe siècle" (Gallimard NRF, 2017), "un manuel de résistance d’une actualité brûlante".
Compte-rendu
Remarque : la conférence n’ayant pas été enregistrée, le résumé ci-après de ses propos est basé sur une prise de notes et ne peut pas prétendre à l’exhaustivité.
Vivre au risque de l’autre : la Bible contre l’identitarisme
Résister aujourd’hui, c’est revisiter la question de l’identité sur un plan individuel et sur un plan collectif. Le problème : comment construire une identité ? Contre l’autre ? Ou face à face et avec l’autre ?
L’identitarisme rejette l’autre. C’est un réflexe dans toutes les sociétés humaines de tracer une frontière entre ceux du dedans et les autres : "Nous", nous sommes les humains ; "eux", les autres, les étrangers, sont-ils bien des humains ?
La rencontre de l’autre, nous l’éprouvons comme difficile. Pensons à la relation avec nos enfants, "l’autre inattendu" … Construire une relation avec les autres n’est pas facile, et on observe autour de nous plutôt du rejet.
À tout bout de champ, il est invoqué Dieu : par Trump qui, tout en expulsant en masse des migrants, instaure un "bureau de la foi"; par Poutine qui nie l’existence d’une culture ukrainienne et qui lève des troupes en déclarant qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie… pour sa patrie — avec la bénédiction de Kyrill, le patriarche de Moscou
et de toutes les Russies !
Raison de plus d’y aller voir et de relire la Bible dans cette perspective de la relation à l’autre. Dans cette traversée des Écritures, ce qui m’est apparu, c’est que d’un bout à l’autre il y a une logique d’ouverture à l’autre, une logique d’inclusion.
Par exemple, la Création : le Père tout puissant est le créateur du ciel et de la terre. Il créé un autre que lui-même : l’humanité. Dieu n’est plus tout seul "l’absolu" ("sans
lien") : Il accepte de se retirer pour faire de l’espace à une humanité avec laquelle il entre en dialogue (Je-Tu). La Création, c’est immédiatement une relation. Dieu va courir le risque de l’humanité…
Par exemple, Babel : la construction totalitaire d’une ville (Babel–Babylone) qui est un rêve de repli sur soi et d’expulsion de tout ce qui est autre, un projet humain visant à éliminer toute altérité. Face à cette entreprise suicidaire, la réponse de Dieu est un geste
de salut : "l’embabèlement" de cette société — au lieu d’une langue unique, des langues multiples — et la dispersion des hommes "sur toute la surface de la terre". C’est ce
que François Marty a appelé "La bénédiction de Babel" (titre d’un livre publié en 1990 aux éditions du Cerf).
Par exemple, l’élection d’Abraham : certes, Dieu choisit Israël mais dans cette bénédiction d’Israël à travers Abraham les autres nations vont pouvoir entrer car "Abraham est élu pour tous" (Paul Beauchamp). Israël est entouré de grands empires et vit sous la menace de ses voisins, mais "les nations" ne sont pas oubliées pour autant car "Dieu veut que tous les hommes soient sauvés" (Saint Paul, 1 Tim).
Dans mon livre, je m’arrête assez longuement sur l’Égypte. Pour Israël, l’Égypte, c’est le souvenir d’un asservissement. Mais en célébrant chaque année la Pâque, Israël ne peut pas s’arrêter là. La joie d’avoir été délivré de l’esclavage ne peut pas être complète en souvenir des premiers-nés égyptiens sacrifiés : quelques gouttes sont enlevées de la coupe des libations.
Par exemple, le livre de Ruth : une moabite, une païenne, une chair païenne qui est conjuguée avec la chair d’Israël.
Par exemple, dans le Nouveau Testament, les lieux de Jésus et ses rencontres : il appartient au monde des pharisiens, c’est-à-dire des "observants", et pourtant il s’adresse aux "infréquentables". Quand il fait l’éloge des païens dans la synagogue de Nazareth, il manque de peu se faire lapider.
Dans le chapitre 25 de l’évangile selon saint Matthieu, le jugement final dépendra de notre relation aux autres : avons-nous accueilli l’étranger ? Nourris les affamés ? Vêtus ceux qui étaient nus ? etc. La foi chrétienne est héritière de cette logique de vie.
Je passe au deuxième livre, un livre que j’ai voulu écrire (l’autre est une commande de l’éditeur).
Résister avec Vassili Grossman
Vassili Grossman est un grand écrivain russe du siècle dernier. Il est né en 1905 à Berditchev, en Ukraine, un pays hassidique, et mort à Moscou en 1964. C’est un juif assimilé qui, après des études pour devenir chimiste, commencera sa vie professionnelle en 1930 dans un laboratoire associé à une mine de charbon dans le Donbass. En 1934, il décide de vivre de sa plume. Il deviendra un écrivain soviétique reconnu, sans pour autant donner dans le réalisme soviétique.
Reporter de guerre pendant la Seconde Guerre mondiale, il arpente ces "Terres de sang" dont parle l’historien Timothy Snyder dans son livre éponyme. Sa mère Ekaterina, sa famille et toute la population juive de Berditchev sont victimes de la "Shoah par balles",
dès l’entrée des Allemands sur le territoire ukrainien. Près de Kiev, à Babi Yar, ce sont plus de 32 000 juifs qui sont assassinés en 3 jours. Plus tard, à Treblinka, Vassili Grossman découvre l’horreur des camps d’extermination nazis. À Berlin, il est témoin des exactions des troupes soviétiques sur la population allemande : la glorieuse armée pille sans retenue et viole…
Après la guerre, il entre dans une grande clairvoyance et lucidité. Il devient un dénonciateur intrépide des turpitudes du régime. Il ose dire que nazisme et communisme, en termes de barbarie, c’est la même chose. Le lire, c’est trouver des clés
pour comprendre la situation actuelle de la Russie sous le régime poutinien.
L’œuvre de Vassili Grossman, dont un florilège a été publié chez Robert Laffont dans la collection Bouquins (Vassili Grossman, Œuvres : Vie et destin - Abel, le six août - Tiergarten - La Madone sixtine - Repos éternel - Maman - La Route - Le Phosphore - A Kislovodsk - Tout ... à Khrouchtchev - Entretien avec Souslov …), est une remarquable contribution sur la question de la relation à l’autre.
Vassili Grossman avait sous les yeux tout ce qui peut faire désespérer du monde, et pourtant son œuvre est un plaidoyer pour l’humanité, un antidote qui nous aide à résister au chantage du mal.
Il témoigne que même dans les situations d’inhumanité absolue, il y a des pousses d’humanité : "C’est la bonté d’une vieille, qui, sur le bord de la route, donne un morceau de pain à un bagnard qui passe, c’est la bonté d’un soldat qui tend sa gourde à un ennemi blessé, la bonté de la jeunesse qui a pitié de la vieillesse, la bonté d’un paysan qui cache dans sa grange un vieillard juif. C’est la bonté de ces gardiens de prison qui, risquant leur propre liberté, transmettent des lettres de détenus adressées aux femmes et aux mères. Cette bonté privée d’un individu à l’égard d’un autre individu est une bonté sans témoins, une petite bonté sans idéologie. La bonté des hommes hors du bien religieux ou social." (citation de "Vie et destin")
L’existence de la "petite bonté", c’est l’expression de l’humanité "en résistance". Vassili Grossman critique le "Grand Bien" car en son nom on a commis beaucoup de
crimes : "L’histoire des hommes n’est pas le combat du bien cherchant à vaincre le mal. L’histoire de l’homme c’est le combat du mal cherchant à écraser la minuscule graine d’humanité. Mais si, encore maintenant, l’humain n’a pas été tué dans l’homme, alors jamais le mal ne vaincra". (extrait de "Vie et destin")
Sans faire de Vassili Grossman un chrétien qui s’ignore, on ne peut s’empêcher de relever la proximité de cette "petite bonté sans pensée, sans idéologie", "cette bonté folle, ce qu’il y a d’humain en l’homme", avec ce que l’Évangile enseigne de la charité. Au jugement final, la justification de ceux qui seront appelés "les bénis de mon Père" aura pour critère les gestes tout simples de l’attention à la détresse de l’autre : "J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir" (Mt 25, 35-36)